
Chers amis, chers camarades,
Avant l’intervention de Dominique Strauss-Kahn, je veux m’adresser à vous en Mosellan et en Messin, car si cette campagne pour le Traité Constitutionnel est nationale et européenne dans ses enjeux, elle a aussi ses implications locales.
Nous sommes à Metz en effet, mais qu’est cette ville dans l’histoire européenne ?
Au moyen âge, c’est une ville de l’entre-deux, francophone mais dépendant du Saint Empire Romain Germanique et toujours convoitée par ses grands voisins, à commencer par la Lorraine et la France.
Par la suite, une fois dans le royaume, Metz, place de guerre, devait défendre l’Etat, contre les ennemis de l’Est, selon la formule de Vauban. Ce fut sa mission permanente et harassante de toujours préparer la guerre et de toujours en subir les conséquences. Jusqu’à ce que Metz devienne avec l’annexion de 1871 la plus grande forteresse jamais construite au monde et cela par les Allemands.
Regardez autour de vous, les fortifications et les casernes sont encore là et nous sommes entourés de monuments symboles de l’occupation et de la défaite. La flèche du Temple de Garnison, à deux pas d’ici, le Temple Neuf, la nouvelle ville ou la Gare, admirés maintenant et honnis autrefois par les Messins obligés de baisser la tête.
Je passe sur la période pire encore de la dernière guerre et du nazisme. Ici, en Moselle, nous l’avons subi plus qu’ailleurs, car il fallait en plus vendre son âme au vainqueur en combattant de force avec lui.
Et depuis 60 ans, miracle, nous sommes en paix. Cette paix nous la devons à la construction européenne et à ceux qui ont osé surmonter les logiques de revanche pour construire ensemble pragmatiquement un espace unique au monde de démocratie, de sécurité, de justice et de culture. Ils l’ont fait. Aujourd’hui, il nous paraît normal de voir 90 000 lorrains passer la frontière chaque jour pour aller travailler sans présenter de passeport. On croise le samedi des Allemands qui font leur marché à Metz alors qu’auparavant, nous étions le glacis de la France avec sa ligne Maginot et ses territoires sacrifiés à la première attaque.
Nous sommes une des régions françaises qui a le plus profité des investissements étrangers et des fonds structurels européens. La moitié des emplois industriels crées en Lorraine ces vingt dernières années l’ont été grâce à des investissements venus d’ailleurs, attirés par la qualité de la main d’oeuvre locale, son haut degré de formation, l’efficacité de ses services publics et de ses infrastructures. En Moselle et à Metz, mieux qu’ailleurs, nous pouvons mesurer le chemin parcouru dans une telle dynamique d’un espace politique, exemple unique au monde, qui se construit dans la paix et non dans la conquête. Les mosellans sont européens par la géographie, par l’histoire et par leur vie quotidienne. Plus que pour d’autres, l’Europe est leur avenir.
Mais cette réconciliation durable qui est déjà la nôtre entre Français et Allemands, reste à consolider ailleurs en Europe : Allemands et Polonais, Hongrois et Roumains, Serbes et Croates… Toutes les blessures ne sont pas refermées, il reste du travail, l’Europe y participe.
Je veux m’adresser maintenant à vous en militant de gauche et particulièrement à ceux qui sont tentés par le NON. J’en accepte le point de vue, mais je souhaite qu’ils écoutent le mien en retour. D’autant que c’est aussi le point de vue des 25 partis socialistes d’Europe, de tous les partis écologistes et de la quasi- totalité des syndicats.
Longtemps, on a reproché aux traités européens de se préoccuper d’intégration économique et monétaire, sans que l’intégration politique et sociale ne fasse de progrès. L’Europe était un grand marché commun sans contrôle politique et soumis aux seules lois du marché. On a institué de fait une « constitution économique », qui fait l’objet des toutes les critiques des tenants du NON de gauche. Sauf que désormais, il y a justement l’opportunité du Traité Constitutionnel.
Celui-ci marque au contraire une rupture, une dynamique nouvelle dans la construction européenne car ce sont précisément l’intégration politique, l’approfondissement démocratique et les droits sociaux qui progressent pour la première fois depuis très longtemps. Avec la gauche politique et syndicale europèenne, nous devons engranger ces avancées.
Car le Traité Constitutionnel est une première brêche dans le tout libéral.
Il donnera les moyens à une gauche devenue majoritaire en Europe
d’inverser le cours des choses et de faire avancer l’Europe sociale.
Demain, la gauche sera plus forte avec ce traité, avec des objectifs de l’Union qui ne s’arrêtent pas à la concurrence libre et non faussée comme c’est le cas depuis 1957, mais qui s’étendent au plein emploi, à la justice sociale, au développement durable, avec des coopérations renforcées dont le champ est élargi, avec une base juridique pour les services publics, avec la charte des droits fondamentaux consacrant le droit de grève, le fait syndical, la protection contre les licenciements injustifiés, l’accès à la protection sociale et la lutte contre les discriminations. La gauche sera plus forte également avec l’extension du champ d’application de la majorité qualifiée à une vingtaine de nouveaux domaines comme la justice la recherche ou l’énergie, avec encore un sommet annuel tripartite sur la croissance et l’emploi ou encore, avec un Eurogroupe face à la Banque Centrale.
Tous progrès que nous n’aurons pas si le NON l’emporte. La partie III, que l’on qualifie d’enfer libéral, n’est, faut-il encore le rappeler, que la reprise des traités existants, qui continueront de toute façon à régir l’Europe en cas de victoire du NON. Et par contre, tout ce qui nous intéresse dans les deux premières parties, serait jeté aux oubliettes en cas de refus ? Je ne peux pas suivre cette "logique" de la politique du pire.
En réalité, le capitalisme international n’a pas besoin d’une constitution, nous OUI.
Certes, ce n’est pas « oui ou le chaos ». En cas de rejet du traité, dans un premier temps, tout continuera comme avant dans le meilleur des cas. Mais peut on se permettre de perdre un temps précieux pour la construction de l’Europe politique alors que le monde s’organise autour de grandes forces comme les USA, la Chine ou l’Inde ?
Souvenons nous à ce propos du rejet en 1954 de la Communauté Européenne de Défense, la CED grâce à l’alliance des gaullistes, des communistes et de quelques autres. Le projet était d’origine française comme celui du Traité constitutionnel pour une large part. La crise de la CED n’a pas été salvatrice. Certes, l’Europe a continué à se construire mais pas dans le domaine de la défense et de la sécurité, laissant à l’Alliance atlantique l’espace politique et le temps pour s’imposer. L’Europe puissance et l’Europe politique était tuée dans l’oeuf et nous le payons encore cinquante ans après en peinant à mettre sur pied les débuts d’une défense européenne et d’une Europe politique.
Dès lors, j’ai du mal à entrevoir le caractère salvateur de la crise que les tenants du Non envisagent. Le Non n’offre aucun autre scénario concret que celui d’un retour au traité de Nice, c’est-à-dire, le surplace.
Reste le chemin nouveau qu’ouvrirait un non venu de France, ralliant tous les autres pays et peuples à son panache blanc, au seul motif qu’il vient de France. De la même façon que j’ai toujours pensé qu’il était impossible de faire le socialisme dans un seul pays, il est impensable d’imaginer faire l’Europe qu’avec la France. L’Europe a toujours avancé dans la négociation et le compromis, renverser la table, parce que nous sommes la France, n’est pas de nature à convaincre nos partenaires même de gauche.
Le Traité Constitutionnel offre à l’ensemble de l’Europe une nouvelle « boîte à outil » à permettant de faire mieux et plus si nous rassemblons les Européens sur nos idées politiques. Elle ne nous dispense pas et aucun texte ne nous dispensera jamais de nous battre pour plus de justice et de solidarité entre les peuples et dans chaque pays. La constitution française actuelle a permis la politique de gauche du gouvernement Jospin, elle permet aussi la politique de droite du gouvernement Raffarin. C’est celle-là qu’il faudra sanctionner le moment venu et ne pas donner à l’Europe la sanction que nous devons à la droite française qui est responsable des difficultés réelles que rencontrent actuellement les Français.
Je voudrais terminer en tentant de prendre un peu de hauteur sur les arguments échangés à Gauche parfois durement autour de ce texte.
Si on prend la peine de lire le second article du Traité celui qui traite des les valeurs de l’Union, on n’y parle pas de concurrence libre et non faussée, cela vient ensuite, mais de dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité entre les femmes et les hommes, d’Etat de droit, de tolérance, de justice, de non- discrimination, de solidarité et de droits de l’homme.
Des grands mots, ai-je entendu. Chers amis, chers camarades, ce sont des grands mots de cette sorte qui font la force dans le Déclaration des Droits de l’Homme de 1789. Les socialistes croient aux grands mots et aux grandes idées. Jaurès n’a jamais gouverné, mais il a entraîné les foules et fait changer les choses par ses mots. L’Europe est la seule aventure politique de cette nature sur la planète. Si on est d’accord avec cela, on continue.
Dominique Gros